Pourquoi ne vendons-nous pas « nos » œufs ?

C’est une question qui nous est souvent revenue. Pourquoi ne pas profiter de cette manne tombée du ciel, ou plutôt sortie du cloaque de nos pensionnaires, pour permettre à notre association de prospérer ?

Dans son édito, Félicie dépeignait les conditions d’élevage des poules pondeuses, soulevant ainsi le problème des conditions de détention des animaux.

Notons qu’en 2017, 68% des poules pondeuses en France vivaient en batterie. Et les consommateurs, en toute bonne foi, pensent souvent boycotter ces pratiques en n’achetant que des œufs de plein air ; mais cela ne prend pas en compte les œufs entrant dans la composition de produits transformés.

A supposer que la totalité des œufs produits soient un jour issus de filières plein air, cela ne règlerait ni la question des poussins mâles éliminés à la naissance, ni celle de la destination finale des pondeuses après une durée de services bien courte.

Inutile d’insister quant aux méthodes d’abattage, elles ne sont qu’un argument de plus en faveur d’un arrêt total de la consommation d’œufs issus d’élevages professionnels.

 

Mais alors, me direz-vous, les poules que nous recueillons à la Pondation ont été sorties de ce système. Elles coulent une retraite paisible et ne sont pas soumises à des exigences de rentabilité.

Néanmoins, suite à des siècles de sélection minutieuse, elles continuent à pondre plus de 200 œufs par an.

Cette notion de sélection des espèces remet en question tout le processus de domestication et le rapport de l’homme avec les autres animaux ; le sujet est trop vaste pour être abordé ici.

Le fait est que nos poules modernes ont une existence indissociable de celle des humains, et qu’il est donc de la responsabilité de ces derniers de prendre soin d’elles et de les protéger, les ayant assujetti et privé de leur autonomie.

La présence des œufs à la Pondation semble donc aller de soi, et ne pas entrer en contradiction avec la prodigalité dont les poules bénéficient.

 

De plus, en « détenant » plus de 50 poules, nous sommes de facto considérés comme un « élevage », et sommes enregistrés comme tel auprès de la chambre d’agriculture.

Nous serions donc en droit de vendre « nos » œufs, sous réserve d’appliquer certaines conditions d’hygiène.

 

Et c’est ce que nous faisions au départ…. La Pondation de Félicie a vu le jour dans le cadre d’un concours de création de start’up innovante en milieu agricole, avec des mentors spécialisés en communication, en technologie, en levées de fonds, des jurys issus du monde de la finance ; l’objectif était de créer un business model, et non pas une innovation éthique, avec l’espoir fou de rendre notre monde un peu plus bienveillant.

Et puis, il fallait bien se rendre à l’évidence ; il nous fallait un début de trésorerie pour pouvoir envisager des actions. Nous finîmes donc par céder, à contre-cœur, à l’injonction récurrente de tous nos conseillers.

Le but n’était pas d’engendrer du bénéfice, uniquement de payer la nourriture de ces dames ; le prix était donc ridiculement bas. Et nous devînmes bien malgré nous vendeurs, les clients nous réclamant toujours de la quantité, et faisant totalement fi de la démarche qu’ils étaient sensés promouvoir.

Nous étions en train de légitimer le système que nous voulions voir choir.

Quant à notre réflexion mettant en avant l’inadéquation entre la consommation de produits d’origine animale et nos valeurs, elle se voyait décrédibilisée par nos actions.

Notre but avait été de prouver qu’un autre rapport à l’animal était possible, mais la finalité restait la même, tant qu’elle n’impliquait pas de privation ou d’engagement de la part du consommateur final.

Ainsi prit fin cette phase de notre histoire, pour revenir à notre discours de base et à l’abolitionnisme dans lequel il prenait ses racines.

 

Continuant à affiner notre réflexion, nous nous sommes donc posé la question de la légitimité de la consommation d’œufs elle-même, quelle que soit l’origine des dits œufs.

Au risque de se voir brandir avec virulence des contre-études nous prouvant le contraire de nos propos, nous ne nous permettrons aucune allégation santé sur le sujet ; ou peut-être une seule : les œufs ne sont en rien nécessaires ou indispensables à l’alimentation humaine.

Au même titre que le lait de vache est un aliment produit par la mère pour son veau, la poule produit une poche de substance nutritive visant à subvenir aux besoins d’un poussin à naître.

Et au même titre que les mammifères, la poule produit des ovocytes, qu’il y ait ou non fécondation par un coq. Un mythe s’effondre !

Il arrive que les poules produisent des œufs non viables, avec une coquille trop fine ou pas de coquille du tout ; elles ont alors tendance à les manger. Cela nous évoque l’exemple des mammifères qui mangent le placenta de leur nouveau-né, pour reconstituer leurs forces.

Les poules peuvent donc bénéficier de ce qu’elles ont dépensé pour produire leur œuf, simplement en le mangeant.

A la Pondation, nous redonnons donc leurs œufs à nos pensionnaires ; nous les cuissons et broyons grossièrement les coquilles de sorte qu’elles évitent de manger leurs œufs juste après les avoir pondus. En soi, ça ne représenterait pas un problème, mais ça peut en devenir un pour nos adoptants.

Car même si nous avons fait le choix de ne plus les consommer, pour continuer à véhiculer l’idée selon laquelle ils n’ont pas lieu d’être dans notre alimentation (et donc que l’élevage n’a pas lieu d’être en soi), nous sommes lucides quant au fait que certains de nos adoptants, outre le fait d’effectuer une bonne action, compte malgré tout sur la présence d’œufs dans leur poulailler, au moins les premières années d’adoption.

Et dans notre désir d’encourager à l’auto-suffisance alimentaire, nous préférerons toujours que les gens consomment des œufs issus de sauvetage plutôt que de faire prospérer une industrie agro-alimentaire peu soucieuse de nos préoccupations antispécistes, ou encore les jardineries-animaleries, qui revendent les jeunes poulettes à prix d’or, faisant encore une fois la promotion de l’animal-objet à visée utilitaire ou ornementale.